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Le jour où servir devient une carrière

Une tentation aussi ancienne que l'Église elle-même : faire du service un moyen de se placer plutôt qu'un chemin pour se donner. Où le service devient un tremplin.

égliseslocales
15 septembre 2026 · 6 min de lecture
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Le jour où servir devient une carrière · © égliseslocales

Dans notre podcast, un pasteur que nous avions suivi en immersion, Chriss Campion, le formulait sans détour : il existe, dans certaines églises, un esprit de carriérisme où « on n'est plus là pour servir, on n'est plus là pour aider, on est là pour se placer ». Où l'on accepte une formation, non pour mieux donner, mais pour ce qu'elle rapportera. Où le service devient un tremplin. Nous avons réuni les pasteurs Chriss Campion et Tito Mutyebele pour un live sans langue de bois autour du carriérisme dans certaines églises.

Une tentation vieille comme l'Église

La première chose à dire, pour ne juger personne, c'est que cette tentation n'a rien de nouveau. Le pasteur Christian Saboukoulou, interrogé sur le sujet, l'a immédiatement resitué : « Ce n'est pas d'aujourd'hui. »

Il rappelait ces scènes de l'Évangile où les disciples eux-mêmes se disputaient pour savoir qui serait le plus grand (Marc 9.33-37). Où la mère de deux d'entre eux venait demander pour ses fils les meilleures places, à la droite et à la gauche du Maître, au grand scandale des autres, qui n'étaient pas mécontents, au fond, d'y avoir pensé aussi (Matthieu 20.20-28). Le désir de la place, de la reconnaissance, du rang, a toujours habité le cœur humain, jusque dans l'entourage le plus proche de Jésus. Il serait naïf de croire qu'une église en soit spontanément préservée.

Chriss Campion racontait d'où lui était venue l'expression : au sortir du premier confinement, quand on parlait de « variants », il avait prêché sur les variants qui avaient, selon lui, infiltré l'Église, le variant polémique, le variant religieux, et le variant carriérisme. Et il ajoutait cette lucidité qui désarme tout jugement : « on en a tous une partie en nous, il faut le combattre. » Reconnaître cela, ce n'est pas accuser l'Église. C'est reconnaître qu'elle est faite d'hommes et de femmes, et que là où il y a des responsabilités, il y aura toujours la tentation de les convoiter pour de mauvaises raisons.

Le signe qui ne trompe pas

Comment distinguer le service vrai du service qui se cherche lui-même ? Le critère n'est pas dans les gestes, qui peuvent être identiques, mais dans ce qu'on vise.

Tito Mutyebele en donnait une définition limpide : le carriérisme, c'est « la promotion de ses intérêts personnels », surtout, disait-il, « lorsqu'on oublie le cœur de ce pour quoi on fait ce qu'on fait ». Car un serviteur, par définition, sert. Le problème surgit quand, selon sa formule, il s'agit « moins de servir les autres, plus de se servir ».

Celui qui sert pour donner se réjouit quand un autre est mis en avant. Celui qui sert pour se placer en éprouve une contrariété secrète. Le premier accepte les tâches invisibles avec la même joie que les tâches visibles. Le second ne s'investit que là où on le verra. Le premier veut que l'œuvre réussisse, même sans lui. Le second veut réussir, même si l'œuvre en pâtit.

On peut faire exactement le même travail, au même poste, avec deux cœurs opposés, et c'est le cœur, non le poste, qui fait toute la différence.

Ce qui l'éteint : trois regards qui se répondent

C'est ici que le débat entre nos trois invités devient passionnant, parce qu'ils ne répondent pas tout à fait pareil, et que leurs réponses s'emboîtent.

Dans un extrait issu de notre podcast, partagé dans le live, Christian Saboukoulou pose le socle, et sa réponse est étonnamment simple, presque désarmante. Ce qui éteint le carriérisme dans un cœur, dit-il, ce n'est pas la règle. C'est l'amour de Dieu. « Plus tu aimes Dieu, plus son amour t'imprègne, et quand son amour t'imprègne, tu ne peux plus avoir des pensées comme ça. » On ne guérit pas l'ambition mal placée en la réprimant, mais en la déplaçant : un cœur suffisamment rempli n'a plus besoin de se prouver par une place, parce qu'il a déjà reçu ce que le carriérisme cherche en vain, être aimé, être compté, avoir de la valeur.

Chriss Campion prolonge, et ajoute la lucidité du combattant. Oui, l'amour est le remède, il va jusqu'à dire que le carriérisme est au fond « la peur de ne pas y arriver », et que « l'amour parfait bannit toute crainte ». Mais il refuse le fatalisme confortable. Des carriéristes, reconnaît-il, il y en aura toujours, comme il y aura toujours des colériques ou des orgueilleux. « Mais est-ce qu'il faut s'habituer et arrêter de prêcher contre ? » Son remède est humble et actif : en être conscient, demander à Dieu, et, quand on n'y arrive pas, se discipliner. On n'éradiquera pas le mal, dit-il en substance, mais on peut « percer le sac » pour qu'il en tombe le moins possible.

Tito Mutyebele, lui, déplace la question à un autre niveau, et c'est peut-être l'apport le plus inattendu du débat. Car jusqu'ici, on parlait du cœur individuel. Lui parle des systèmes. « En tant qu'église, on doit faire attention à ne pas mettre en place des systèmes qui favorisent les sociopathes et les carriéristes. » Une église où celui qui accuse les autres obtient une promotion, une église où le responsable s'entoure de « yes-men » et fait fuir ceux qui pourraient le reprendre : voilà des structures qui, sans le vouloir, récompensent les carriéristes et découragent les humbles. La responsabilité n'est donc pas seulement personnelle : elle est aussi collective, entre les mains de ceux qui bâtissent les institutions.

Ce n'est pas parce que ça marche que le système est bon.

Une église qui grandit, qui remplit des salles, qui multiplie les conversions, peut être « productive charnellement » sans être saine pour autant. Le fruit visible ne garantit pas la pureté des motivations. Voilà qui devrait nous garder, tous, de mesurer une œuvre à sa seule réussite.

Les deux excès

Il y a pourtant un piège à éviter, et le débat l'a nommé avec justesse : à force de traquer le carriérisme, on risque de tomber dans l'excès inverse.

Tito le formulait par deux images symétriques. Le premier excès, c'est « être attiré par tout ce qui brille », donner tout de suite la scène, le micro, les honneurs à quiconque a un peu de talent, fabriquer des stars. Mais le second excès, tout aussi réel, c'est « écraser tout ce qui brille », se méfier de tout don, étouffer toute ambition, par une humilité qui n'en est pas une. Or, rappelait-il, « Dieu donne des dons, Dieu donne des talents, Dieu appelle encore ». Vouloir grandir, se former, porter davantage : ce n'est pas coupable en soi.

Chriss ajoutait une pointe qui fait mouche : il existe même des gens qui « font carrière de dire "moi je suis simple" », une fausse humilité qui devient, elle aussi, une posture. La ligne juste ne consiste donc pas à éteindre toute ambition, mais à en purifier la source.

Ni naïfs, ni cyniques

Il y aurait deux façons de se tromper face à ce sujet. La première serait la naïveté : croire que l'Église, parce qu'elle est sainte dans sa vocation, serait à l'abri des ambitions humaines. Elle ne l'est pas, et le prétendre l'expose sans défense. La seconde serait le cynisme : conclure que tout service cache un calcul, que derrière chaque bénévole se tapit un ambitieux. Ce serait injuste, et faux, car l'immense majorité de ceux qui servent le font d'un cœur droit, comme nous le célébrions la semaine dernière.

La vérité est plus nuancée, et plus belle. Le service et le carriérisme ne sont pas deux mondes séparés : ce sont deux directions possibles d'une même ambition. L'ambition de grandir est bonne quand elle vise à mieux donner ; elle se corrompt quand elle vise à mieux se placer. Et la frontière entre les deux ne passe pas entre les personnes, elle passe à l'intérieur de chacune. C'est un combat que même le plus fidèle des serviteurs doit mener, en lui, toute sa vie.

Nos trois pasteurs, chacun à sa manière, disaient au fond la même chose. Chriss la résumait d'une image que je n'oublie pas : le service n'est pas un sprint, mais un marathon. On peut se griser de performance et « rouler à 300 » jusqu'à s'apercevoir qu'on a tout abîmé sur le chemin, sa famille, son âme, sans même s'en rendre compte. Tito, lui, refermait le débat sur un verset : « Garde ton cœur plus que tout, car de lui viennent les sources de la vie. »

Non pas débusquer les carriéristes chez les autres, mais veiller, en soi, à ce que servir ne cesse jamais d'être un don.

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