Décryptage · Accueil
Quand l'accueil à l'église devient un Red Flag
À vouloir tellement bien accueillir dans l'église, il arrive parfois que l'on finisse par étouffer ceux que l'on voulait simplement recevoir. Où se situe la frontière entre une hospitalité qui libère et un accueil qui retient ? C'est cette ligne invisible que nous vous proposons d'explorer.

Il existe un accueil qui fait fuir...Celui de l'excès.
Tout le monde n'est pas à l'aise avec un accueil chaleureux. Et ce n'est pas un défaut de ces personnes : c'est une réalité qu'une église qui veut vraiment accueillir doit comprendre. Parce que vouloir trop bien faire peut produire exactement l'inverse de ce qu'on cherche.
Deux visiteurs qu'un accueil trop appuyé fait fuir
Il y a au moins deux profils de personnes pour qui l'accueil envahissant est insupportable, et il vaut la peine de les regarder de près, parce qu'on les oublie presque toujours.
Le premier, c'est le visiteur réservé. Celui qui a besoin d'espace pour observer avant de s'engager. Il pousse la porte non pour être happé, mais pour sentir les lieux, comprendre les codes, prendre la température à son rythme. Pour lui, l'idéal n'est pas qu'on se précipite : c'est qu'on lui laisse une marge, qu'on reste disponible sans être collant, qu'on le laisse exister sans le désigner. Avoir quelqu'un en permanence dans son dos, qui insiste du regard et lui fait sentir à chaque seconde qu'il est « le nouveau », c'est précisément ce qui le pousse vers la sortie. Ce visiteur-là ne demande pas qu'on l'ignore. Il demande qu'on respecte son besoin d'apprivoiser le lieu.
Le second, c'est le visiteur qui a déjà une église. Celui qui est déjà membre ailleurs, qui a déjà une attache, et qui vient simplement visiter. Celui-là est redoutable, parce qu'il connaît les codes de l'intérieur. Là où un nouveau venu ne perçoit rien, lui voit tout. Il repère immédiatement la différence entre un accueil sincère et un accueil-technique. Il lit, dans le regard de celui qui l'accueille, s'il est reçu comme une personne ou comme une recrue potentielle. Et quand il sent qu'on cherche à le « récupérer », à le faire basculer dans la communauté, il éprouve un malaise très particulier : celui d'être traité comme une cible. Il se sent, pour reprendre une image juste, comme un poisson qu'on cherche absolument à pêcher. Ce sentiment là, j'ai appris à le sentir, parfois dès la poignée de main, si l'on me reçoit ou si l'on m'évalue. Ce n'est jamais dit. Mais c'est toujours perçu.
Ces deux visiteurs ont un point commun : ils détectent ce que le nouveau venu, lui, ne voit pas encore. Ils sont les révélateurs de la frontière entre hospitalité et captation.
La frontière invisible : faire du bien, ou faire entrer dans le rang
Tout se joue sur une question d'intention, et cette intention, on ne la déclare pas, mais elle se ressent.
Il y a un accueil dont le but est la personne : lui faire du bien, lui faire une place, l'honorer comme un hôte, sans rien attendre en retour. Si elle revient, tant mieux ; si elle ne revient pas, elle repartira tout de même avec le message du jour semé en elle. Cet accueil-là est gratuit. Il donne.
Et il y a un accueil dont le but est la communauté : faire grossir les rangs, convertir le visiteur en membre, transformer une présence en engagement. Cet accueil-là, même souriant, même sincèrement persuadé de bien faire, n'est pas tourné vers la personne, il est tourné vers ce qu'on veut obtenir d'elle à terme. Et c'est exactement ce que les visiteurs lucides perçoivent : non pas un manque de chaleur, mais un excès d'objectif.
La différence ne se voit pas dans les gestes, qui peuvent être identiques. Elle se sent dans le regard, dans l'insistance, dans ce quelque chose qui pèse quand on comprend qu'on est attendu non pour soi, mais pour ce qu'on pourrait devenir pour eux. Le premier accueil libère. Le second, aussi bien intentionné soit-il, transforme l'hospitalité en hameçon.
Un cadeau qui ne demande rien
Pour montrer à quoi ressemble l'accueil qui donne sans capturer, un souvenir précis. Lors de ma visite à Lausanne, celle dont je vous parlais dans le précédent article, à l'arrivée, on m'a simplement remis un petit pack de bienvenue. Rien d'extraordinaire en apparence. Sauf que sur ce sac, une phrase était inscrite : « Où que tu ailles, Dieu est avec toi. »
J'ai été surpris par la justesse de ce geste. Parce que cette phrase ne disait pas « reviens chez nous », ni « rejoins notre communauté », ni « tu es désormais des nôtres ». Elle disait, en substance : où que tu ailles, y compris loin d'ici, y compris si tu ne reviens jamais, Dieu reste avec toi. C'était une bénédiction sans condition, un cadeau qui ne réclamait aucun retour. On ne me retenait pas ; on me bénissait pour la route, quelle qu'elle soit.
Après bien des visites, j'ai trouvé dans ce petit geste une humilité rare. Je ne me suis pas senti comme une prise à ramener dans le filet. Je me suis senti respecté comme une personne libre, accueillie pour ce que j'étais, et non pour ce que je pouvais rapporter. C'est, peut-être, la définition la plus simple du bon accueil : un accueil qui donne, sans rien réclamer en retour.
L'accueil qui sait s'effacer
Alors non, il n'y a pas de contradiction avec ce que nous célébrions dans le précédent article. L'accueil reste une compétence essentielle, et les églises ont raison de la cultiver. Mais cette compétence est plus subtile qu'il n'y paraît : elle inclut le discernement de la juste distance. Savoir accueillir, c'est aussi savoir quand reculer.
Vanessa, à l'entrée de cette église de Lausanne, l'a fait sans même y penser. Elle m'a tout expliqué, puis elle m'a dit : « Si vous êtes en avance, vous pouvez explorer. » Et elle est retournée à son poste. Personne ne m'a suivi dans les couloirs. Personne ne m'a présenté à la moitié de l'assemblée avant que j'aie pu m'asseoir. On m'avait donné tout ce qu'il fallait pour me sentir attendu, et ensuite, on m'a laissé arriver à mon rythme.
Cette matinée, je l'ai filmée. Elle est devenue le tout premier épisode de Sans Rendez-Vous, à retrouver ici.
Le plus beau accueil n'est pas le plus insistant. C'est celui qui te fait du bien même si tu ne reviens pas.
Un accueil qui ajuste : chaleureux avec qui cherche la chaleur, discret avec qui cherche l'espace, et toujours gratuit dans son intention. Un accueil qui fait une place, et qui laisse la personne libre d'y rester, d'y revenir, ou de poursuivre son chemin, bénie pour la route.
Les regards de la communauté · 0
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